Une adresse IP dynamique est une donnée personnelle

La Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) a mis fin à un long suspense en précisant que l’adresse IP dynamique d’un visiteur, enregistrée lors de la consultation d’un site web accessible au public, est une donnée personnelle pour le site web, même s’il ne peut pas identifier directement le visiteur mais qu’il a des moyens légaux de le faire identifier grâce à des informations supplémentaires dont dispose par exemple le fournisseur d’accès à Internet de cette personne.

Après les adresses statiques, les adresses dynamiques
La CJUE a déjà eu l’occasion de dire que lorsque la collecte et l’identification des adresses IP des utilisateurs d’Internet sont effectuées par les fournisseurs d’accès, les adresses IP sont des données personnelles, car elles permettent l’identification précise de ces utilisateurs.

Dans l’Affaire Patrick Breyer contre Bundesrepublik Deutschland (C-582/14), la CJUE devait préciser si les adresses IP des utilisateurs d’un site web proposé au public par un fournisseur de services de médias en ligne sont des données personnelles, même si ce fournisseur de service ne dispose pas des informations supplémentaires nécessaires pour identifier ces utilisateurs.

La Cour distingue entre les adresses IP attribuées par les fournisseurs d’accès à Internet dites «statiques» et celles dites «dynamique», car elles changent à chaque nouvelle connexion. Les adresses IP dynamiques ne permettent pas de faire le lien, au moyen de fichiers accessibles au public, entre un ordinateur donné et le branchement physique au réseau utilisé par le fournisseur d’accès à Internet. Dans cette affaire, il s’agit d’adresses IP dynamiques.

Une personne identifiable
En résumé, le fournisseur de médias en ligne dispose d’une adresse IP dynamique, ainsi que de la date et l’heure de la session de consultation de son site web à partir de cette adresse IP. Le fournisseur d’accès à Internet dispose lui d’informations supplémentaires qui, si elles sont combinées avec l’adresse IP, permettent d’identifier le titulaire de l’adresse IP.

Pour la CJUE, l’adresse IP dynamique ne se rapporte pas à une personne identifiée (l’adresse ne révèle pas directement l’identité de la personne), mais une personne identifiable. Pour rappel une donnée personnelle est une donnée qui se rapporte tant à une personne identifiée qu’à une personne identifiable. On considère que la personne est identifiable lorsque des informations supplémentaires susceptibles d’être raisonnablement mis en œuvre permettent d’identifier la personne.

Dans les cas des adresses IP, les informations supplémentaires nécessaires ne sont pas détenues par le site web, mais par le fournisseur d’accès à Internet de l’utilisateur. Pour la CJUE, cela n’empêche pas la qualification de données personnelles. Le droit allemand applicable à cette affaire ne permet certes pas au fournisseur d’accès à Internet de transmettre directement au site web les informations supplémentaires nécessaires à l’identification de la personne concernée, mais des voies légales permettent au site web de s’adresser à l’autorité compétente afin que celle-ci entreprenne les démarches nécessaires pour obtenir ces informations auprès du fournisseur d’accès à Internet et pour déclencher des poursuites pénales.

En droit suisse, si une plainte pénale est déposée contre un inconnu identifiable au moyen d’une adresse IP, l’autorité de poursuite pénale obtiendra du fournisseur d’accès les informations d’identification et le plaignant aura aussi connaissance de ces informations.

La CJUE a finalement rappelé qu’un État membre ne peut pas déroger au droit européen et empêcher un fournisseur de services de collecter et d’utiliser des données personnelles relatives à un utilisateur, même en l’absence du consentement de celui-ci, dans la mesure où cette collecte et cette utilisation sont nécessaires pour permettre et cas échéant facturer l’utilisation desdits services par cet utilisateur. Un site web peut donc, même sans le consentement de l’internaute, traiter l’adresse IP. Cette adresse ne devrait en revanche pas être conservée après une session ou pour une utilisation dans d’autres buts.

Et en Suisse
Le Tribunal fédéral avait déjà affirmé de manière claire en 2010 que l’adresse IP dynamique est une donnée personnelle (ATF 136 II 508).

Un policier qui intervient sous un faux nom sur le web n’est pas un agent infiltré

Le policier qui se fait passer pour une jeune fille sur un forum de discussions sur Internet en se basant sur un nom de fantaisie, des mensonges, une photo et une adresse électronique ne doit pas être qualifié d’agent infiltré selon un arrêt récent du Tribunal fédéral (6B_1293/2015). Une autorisation judiciaire n’est donc pas nécessaire.

Manuela_13
La police zurichoise avait participé sous le pseudonyme «manuela_13» à une discussion sur un forum de discussion (chat) du site Internet de Bluewin. Lorsque l’homme qui croyait s’entretenir avec la fille mineure lui a proposé une rencontre en vue de relations sexuelles, c’est la police qu’il a rencontrée. Le Tribunal fédéral a toutefois retenu que les preuves avaient été recueillies illégalement : toute prise de contact avec un suspect aux fins d’élucidation d’une infraction par un fonctionnaire de police qui n’est pas reconnaissable comme tel devait être qualifiée d’investigation secrète au sens de la LFIS (ATF 134 IV 266). C’était avant l’entrée en vigueur du Code de procédure pénale fédéral (CPP).

Le CPP et les recherches secrètes
Le CPP est ensuite entré en vigueur et il a été complété par des dispositions sur les recherches secrètes. L’art. 285a CPP définit désormais l’investigation secrète comme le fait, pour un policier, d’infiltrer un milieu criminel pour élucider des infractions particulièrement graves, en nouant des contacts avec des individus et en instaurant avec eux une relation de confiance particulière par le biais d’actions ciblées menées sous le couvert d’une fausse identité dont il est muni dans la durée et qui est attestée par un titre (identité d’emprunt).

Les recherches secrètes sont définies à l’art. 298a CPP comme la simple faculté pour un policier de tenter d’élucider des crimes ou des délits dans le cadre d’interventions de courte durée où son identité et sa fonction ne sont pas reconnaissables. Il n’est pas muni d’une identité d’emprunt mais il peut en revanche donner de fausses indications sur son identité.

L’investigation secrète (agent infiltré) est soumise à des conditions strictes et exige notamment une autorisation judiciaire. Les recherches secrètes sont simplement de la compétence de la police ou du ministère public si elles s’étendent sur plus d’un mois. Une autorisation judiciaire n’est pas exigée.

Sabrina
Un agent de la police zurichoise se fait passer pour Sabrina, une fille de 14 ans sur un «chat». Elle est abordée par un homme de 23 ans, qui lui propose rapidement de se rencontrer en vue de relations sexuelles. Ils échangent encore leurs adresses électroniques et numéros de téléphones portables. Une rencontre est prévue à la gare, où le jeune homme découvre que Sabrina est en réalité un agent de police et se fait arrêter. Le tribunal doit trancher la question de savoir s’il s’agit de recherches secrètes et dont les preuves obtenues sont utilisables ou d’une investigation secrète, auquel cas les preuves sont inexploitables en l’absence d’autorisation judiciaire.

La distinction entre l’activité préventive de la police, indépendante d’un soupçon d’infraction et fondée sur le droit cantonal, et l’activité fondée sur le droit fédéral de procédure pénale (lorsqu’une infraction a été commise) n’est pas toujours évidente. Le CPP ne s’applique que s’il y a un soupçon qu’une infraction a été commise (ou est en train d’être commise). Dans le cas présent, c’est d’abord sous l’angle préventif et tel que prévu par la loi de police zurichoise que le policier est intervenu sur le forum de discussion. Dès lors que le jeune homme a envoyé une photo de lui nu, le soupçon de pornographie est réalisé et il ne s’agit plus de surveillance préventive mais bien d’une recherche secrète (ou éventuellement d’une investigation secrète).

Le Tribunal fédéral considère que le policier n’a pas utilisé une identité d’emprunt mais qu’il s’est contenté de simples mensonges sur son âge, sexe et lieu de résidence. Il a transmis une adresse électronique, une photo, une description et un numéro de téléphone portable (qui était attribué à la police). Il ne s’est pas appuyé sur des titres mais principalement sur des informations et noms de fantaisie. Un titre, selon la définition de l’art. 110 al. 4 CP est un écrit destiné et propre à prouver un fait ayant une portée juridique. Les contacts n’ont eu lieu que de manière virtuelle et cela n’a duré que pendant quelques jours (contre plusieurs mois en principe pour les agents infiltrés).

Avec cette décision, le Tribunal fédéral a choisi de ne pas qualifier de titre les éléments échangés (adresse électronique, photo, etc.), quand bien même il a précédemment admis un faux dans les titre pour un courriel (sans signature électronique) car l’identité de l’expéditeur était clairement reconnaissable (6B_130/2012). C’est une décision assez favorable pour les forces de l’ordre. Le résultat aurait pu être différent si l’adresse utilisée était de type prenom.nom@entreprise.ch et laissait penser que la personne travaillait dans cette entreprise ou correspondait à une personne existante, ou si le numéro de téléphone avait été inscrit sous un faux nom.

La surveillance secrète d’un assuré viole sa sphère privée

La Suisse s’est fait taper sur les doigts par la Cour européenne des droits de l’Homme (CourEDH) en matière de surveillance. Dans un arrêt de principe 135 I 169, le Tribunal fédéral avait retenu que la surveillance d’un assuré par une caisse d’assurance sociale est admissible et qu’elle pouvait recourir aux services d’un détective privé pour autant que la surveillance se limite à l’espace public. Pour la CourEDH en revanche, la surveillance secrète, même conduite dans l’espace public, constitue une atteinte à la sphère privée. Il aurait alors fallu, pour qu’elle soit admissible, qu’une loi en prévoie les modalités. Ce n’est pas le cas et la Suisse a donc été condamnée le 18 octobre 2016 (Vukota-Bojic c. Suisse, no 61838/10).

Victime d’un accident de la route en 1995, la recourante se voit accorder une rente complète d’invalidité par le tribunal cantonal (malgré le refus initial de l’assureur). En 2005, l’assureur décide de suspendre les prestations et demande à la recourante de subir des nouveaux examens, ce qu’elle refuse. L’assureur la fait alors surveiller en secret par des détectives privés.

La sphère privée existe aussi dans l’espace public
Les enquêteurs ont agi de manière systématique et ont observé la recourante pendant quatre fois sept heures sur une période de vingt-trois jours. Ils l’ont notamment filmée en train de promener son chien, faire de longs trajets en voiture ou faire des achats. Un médecin rédige ensuite un avis sur la base du rapport de surveillance et l’assurance réduit ses prestations. La recourante conteste la légalité des preuves et de l’avis du médecin qui en découle.

La CourEDH a eu à plusieurs occasions la possibilité de rappeler que l’interaction d’une personne avec d’autres dans l’espace public peut entrer dans la définition de sphère privée. Celle-ci ne s’arrête en effet pas à la sortie de sa maison. L’enregistrement systématique ou permanent d’une personne se distingue de l’usage normal d’une caméra de sécurité dans l’espace public. Il s’agissait ici d’un enregistrement intentionnel, dirigé sur la recourante et effectué par des professionnels sur instruction de la recourante.

L’absence de loi prévoyant une telle surveillance
L’assureur intervient au titre de l’assurance accidents obligatoire et a donc la qualité d’autorité (ce qui lui permet de rendre des décisions mais l’oblige aussi à respecter la procédure administrative et les principes constitutionnels). Ses activités doivent dès lors reposer sur une loi.

L’art. 43 al. 1 de la Loi fédérale sur la partie générale du droit des assurances sociales (LPGA) prévoit que l’assureur prend les mesures d’instruction nécessaires et recueille les renseignements dont il a besoin. Cette disposition toute générale est insuffisante aux yeux de la CourEDH car il n’y a aucune exigence d’une procédure d’autorisation ou de contrôle, pas de durée maximum, pas de contrôle judiciaire, pas de règles sur la conservation, l’utilisation ou la destruction des données recueillies, les personnes pouvant y accéder, etc.

Les compagnies d’assurance jouissent alors d’un (trop) grand pouvoir d’appréciation pour décider si, et comment, une surveillance doit être menée.

Et maintenant ?
Si les assureurs veulent pouvoir mener de telles surveillances secrètes, une loi (en particulier la LPGA) doit prévoir cette éventualité, les cas dans lesquelles elle serait justifiée, les modalités d’exécution et une autorité de contrôle ou devant laquelle la personne visée pourrait contester la surveillance.

A noter finalement que si l’assureur était intervenu au titre d’une assurance privée (et non d’une assurance sociale), l’exigence d’une base légale nécessaire à l’activité d’une autorité n’aurait pas été retenue et la surveillance aurait surtout dû respecter les principes généraux de la LPD. Il n’est donc pas exclu qu’elle aurait pu être admissible dans ce cas.

Localisation rétroactive du téléphone pour identifier l’auteur d’un excès de vitesse

La Loi sur le renseignement sur laquelle le peuple suisse se prononcera le 25 septembre 2016 pourrait introduire des moyens de surveillance que la procédure pénale ne connaît pas, comme les perquisitions informatiques à distance et la fouille de locaux, véhicules ou conteneurs à l’insu des personnes concernées (art. 26 LRens). Les mesures de surveillance à disposition actuellement des autorités pénales ont aussi été renforcées dans le cadre de la révision de la Loi sur la surveillance de la correspondance par poste et télécommunications  avec l’introduction dans le Code de procédure pénale des dispositifs techniques spéciaux de surveillance de la correspondance par télécommunication (art. 269bis CPP; IMSI Catcher) et de programmes informatiques spéciaux de surveillance de la correspondance par télécommunication (art. 269ter CPP; chevaux de Troie). Les dispositions actuellement en vigueur ont été interprétées de manière très favorable à la surveillance, comme le fait de considérer que les courriels accessibles par le biais du fournisseur de service sont un cas de séquestre plutôt que de surveillance de la correspondance, ce qui permet un accès rétroactif au contenu.

Localiser avec une surveillance rétroactive
Le Tribunal fédéral a récemment confirmé dans deux affaires distinctes qu’un excès de vitesse pouvait justifier une surveillance téléphonique rétroactive (1B_206/2016 et 1B_235/2016).

La première affaire concerne un dépassement de vitesse de 29 km/h dans une zone limitée à 50 km/h dont le propriétaire du véhicule qui était à l’étranger au moment des faits refuse, comme il en a le droit, de dénoncer ses proches. Le Ministère public ordonne alors la surveillance téléphonique rétroactive des appareils utilisés par l’épouse et les deux filles pour les localiser durant cette journée. Dans le second cas, le propriétaire du véhicule circulant à une vitesse de 85 km/h au lieu de 60 km/h a indiqué ne pas être en mesure de désigner le conducteur au moment des faits car ce véhicule était utilisé régulièrement par des personnes différentes. Le Ministère public ordonne ici la surveillance rétroactive du raccordement téléphonique du propriétaire pour la journée en question avec les données de géolocalisation afin de vérifier qu’il n’était pas dans le véhicule. Comme il est soumis au secret professionnel, un tri sera effectué par le Tribunal des mesures de contrainte conformément à l’art. 271 al. 1 CPP.

La surveillance rétroactive ne porte pas sur le contenu mais sur les métadonnées qui sont conservées pendant six mois (données relatives au trafic et à la facturation, y compris données de localisation). L’art. 273 CPP prévoit qu’une telle mesure est possible en cas de graves soupçons qu’un crime ou un délit a été commis. La mesure doit en outre être justifiée au regard de la gravité de l’infraction, elle doit être subsidiaire à d’autres mesures d’investigation moins invasives qui aboutiraient aux mêmes résultats, et elle doit être proportionnée.

Le Tribunal fédéral a retenu que l’on était en présence d’un délit (90 al. 2 LCR et 10 al. 3 CP) s’agissant d’un grave dépassement de la vitesse autorisée dans une localité (égal ou supérieur à 25 km/h) et passible d’une peine privative de liberté de trois ans au plus ou d’une peine pécuniaire. Il existe un intérêt public important à ce que ce type d’infraction ne demeure pas impuni et la localisation des appareils est susceptible de fournir un indice important quant à l’identité du conducteur. Il n’y a apparemment pas d’autre moyen légal d’obtenir l’identité du conducteur.

Une mesure proportionnée?
Les conditions de surveillance sont remplies et l’atteinte à la sphère privée est limitée puisque seule la localisation des appareils de quelques personnes à une date précise intéresse les enquêteurs. Les métadonnées peuvent néanmoins fournir bien d’autres informations et plusieurs des personnes visées sont obligatoirement innocentes (il ne peut pas y avoir plusieurs conducteurs pour une seule voiture à un moment donné). La présence d’une personne à proximité de la voiture n’indique pourtant pas encore si elle conduisait, si elle était passagère ou à l’extérieur du véhicule.

Les mesures de surveillance, en raison de leur atteinte à la sphère privée et de leurs coûts, doivent être utilisées de manière mesurée et réservés aux infractions les plus graves. Même si l’excès de vitesse est un délit, on peut se demander si de telles mesures étaient réellement justifiées ou s’il n’aurait pas plutôt fallu renoncer à sanctionner cette infraction.

Microsoft n’a pas à transmettre au gouvernement américain les données hébergées en Europe

La Cour d’Appel du 2e Circuit est arrivée à la conclusion que le mandat accordé par un juge ne permettait pas d’obliger Microsoft Corporation (société américaine) à produire les données d’un de ses clients hébergées en Europe (Décision du 14 juillet 2016, Microsoft Corporation v. Government of the United States of America, Docket No. 14‐2985).  Cette décision est sujette à recours devant la Cour Suprême.

Le cadre de l’affaire
Dans le cadre d’un affaire de stupéfiants, un juge américain a émis un mandat («warrant») à la demande du gouvernement ordonnant à Microsoft Corporation, dont le siège est à Redmond (Etat de Washington), de produire les courriels de l’utilisateur d’une adresse @msn.com. Microsoft a remis les métadonnées (informations qui ne concernent pas le contenu) qui étaient hébergées aux USA, mais a refusé de transmettre le contenu hébergé sur les serveurs en Irlande. On ignore la nationalité et le domicile de l’utilisateur.

Les données sont en principe hébergées dans la région où le client est situé, ce qui est déterminé automatiquement en fonction du pays. Certaines données sont néanmoins toujours hébergées aux USA: des métadonnées dans un but de test et contrôle de qualité, certaines informations au sujet du carnet d’adresse de l’utilisateur et certaines informations de base comme le nom de l’utilisateur et son pays.

Pour la Cour comme pour les parties, il ne fait pas de doute que les données visées étaient bien hébergées en Irlande et qu’il aurait fallu les collecter en Irlande pour pouvoir les fournir au gouvernement américain. Microsoft a cependant admis qu’à certaines conditions, il lui était possible de télécharger les données hébergées hors USA depuis certains bureaux aux USA.

Un mandat SCA
Le mandat a été accordé sur la base du Stored Communication Act (SCA) de 1986, soit le titre II du Electronic Communications Privacy Act (ECPA). Le SCA a été adopté par le Congrès pour accorder aux documents électroniques une protection similaire à celle du IVe Amendement (exigence d’un mandat pour procéder à une perquisition).

Le SCA ne contient aucune mention d’une application extraterritoriale. Quant à la compétence de délivrer un mandat, elle permet au juge d’un district de délivrer un mandat qui devra être exécuté dans d’autres districts (mais elle ne mentionne pas d’autres pays).

La Cour mentionne une décision de 1983 dans la cause Marc Rich où elle avait admis qu’un Grand Jury pouvait, sur la base d’une assignation («subpoena»), exiger la production par le défenseur de documents qu’il détenait à l’étranger (en l’occurrence en Suisse). Si la Cour considère qu’il est justifié d’obliger une partie à produire des documents qu’elle détient à l’étranger dans un cause qui a des effets aux USA, il en va différemment lorsque les documents sont confiés à un tiers qui est le destinataire de la demande. Au surplus, la Cour Suprême a eu l’occasion de confirmer qu’un client ne peut pas se prévaloir d’un intérêt digne de protection s’agissant des dossiers concernant ses comptes (il s’agit de documents de la banque et non de papiers privés).

Etant arrivée à la conclusion qu’un mandat basé sur le SCA ne permet pas d’obtenir de Microsoft Corporation la production de données hébergées en Irlande, la Cour devait encore vérifier si le SCA ne permettait pas d’obtenir les données sans mandat. Elle a considéré que le but même du SCA était de protéger la sphère privée des utilisateurs et qu’en accédant aux courriels en Irlande depuis les USA, Microsoft Corporation devrait agir depuis les USA et était donc soumis au droit américain (et qui donc exige un mandat). Il n’est donc pas possible de considérer que la protection du SCA ne s’applique pas à la transmission des données par une société aux USA, même si les données sont initialement à l’étranger.

Le lieu du serveur
Cette décision permet donc à un client, y compris américain, de choisir que ses données seront hébergées à l’étranger et soustraites au gouvernement américain. Ce sont les termes du contrat entre client et fournisseur qui indirectement posent les limites à l’accès de l’Etat. Le lieu du serveur est d’une certaine manière plus importante que le lieu du siège de la société. Dans ce cas précis, la Cour a posé des limites strictes à l’application extraterritoriale du droit américain. Ces limites ne découlent pas du principe que le droit américain ne doit pas s’appliquer hors des USA, mais simplement que ce n’était pas le but visé par cette loi en particulier.

Cela ne signifie pas pour autant que le gouvernement américain ne peut pas obtenir ces données, mais simplement qu’il doit construire sa demande sur une autre loi, par exemple un traité d’entraide judiciaire. Il est aussi imaginable que le Congrès modifie le SCA pour permettre à un mandat de viser des données hébergées à l’étranger.

Finalement un simple choix commercial du fournisseur de modifier l’emplacement de ses serveurs ou de réorganiser les allocations au sein de ses différents serveurs pourrait aussi exposer le client.

Rapport 2015-2016 du PFPDT

Le Préposé fédéral à la protection des données et à la transparence (PFPDT) a présenté son 23e rapport d’activité, qui marque le 10e anniversaire de la Loi fédéral sur la transparence. Si le changement de paradigme a eu lieu en 2006, on constate encore de nombreuses réticences de l’administration à donner accès aux documents demandés. Sur le front de la protection des données, 2016 est l’année de l’adoption du Règlement général de protection des données de l’UE et de la révision de la Convention 108 du Conseil de l’Europe.

Pour le PFPDT, la révision en cours de la Loi sur la protection des données (LPD), dont l’avant-projet sera présenté prochainement, doit permettre à tout un chacun de garder et d’exercer effectivement la maîtrise sur les données qui le concerne, notamment par l’introduction d’une action collective, le renversement du fardeau de la preuve, une responsabilité objective du fait du traitement et des obligations supplémentaires pour les responsables de traitement (annonce des violations de données, évaluation des risques, etc.). Des sanctions dissuasives doivent aussi être introduites.

Dans son bilan, le PFPDT a mis en évidence quatre points d’inquiétude particuliers :

  • L’utilisation du numéro AVS comme identifiant unique universel au lieu de numéros sectoriels comme pour le dossier électronique du patient ;
  • L’absence de réponse ou la réponse insatisfaisante des maîtres de fichiers aux personnes qui demande les données les concernant ;
  • Le recours à la vidéosurveillance souvent de manière disproportionnée, sans véritable justification et dans le non-respect des règles de transparence ;
  • Les développements technologiques qui permettent de tracer les personnes, d’établir des profils de comportement et d’avoir un suivi constant notamment de toutes leurs activités au travers des applications pour téléphones intelligents ou d’objets connectés.

Les CFF dans le viseur
Parmi les dossiers traités cette année, le PFPDT s’est penché sur deux dossiers concernant les CFF, soit le SwissPass dont nous avons déjà parlé et l’accès gratuit au wifi dans certaines gares. Les CFF ont accepté la plupart des recommandations, notamment celles visant à limiter la conservation des données, à adapter les conditions générales aux traitements réellement effectués (les conditions générales permettaient d’effectuer plus de traitements que ce qui avait réellement lieu) et prévoir une procédure écrite pour répondre aux demandes de traitement. En revanche, les CFF ont refusé de ne pas journaliser les «adresses IP de destination» et «ports de destination», la conservation de ces données étant apparemment fortement conseillée par le Service de surveillance de la correspondance postale et des télécommunications. Une telle conservation n’est pourtant pas exigée par la LSCPT.

Le sport, encore
Le PFPDT s’est aussi prononcé sur un projet de la Swiss Football League d’accompagner et filmer en secret des groupes de supporters lors de matchs à l’extérieur afin d’obtenir des preuves en cas de débordements. Il considère que de tels enregistrements doivent avoir lieu sur la base d’un mandat policier, ou alors être strictement limités à la survenance d’incidents. On peut s’étonner que le PFPDT n’ait pas exigé aussi une information préalable générale.

Quant au contrôle de la validité des abonnements de ski sur la base d’un enregistrement de photos des détenteurs, il porte une atteinte qui ne peut être justifiée que pour les abonnements de valeur élevée (forfait hebdomadaire au minimum). Une information claire doit être affichée au tourniquet (pour que toutes les personnes dont les photos sont enregistrées soient informées). Une conservation des images en l’absence d’abus n’est pas justifiée.

Une plainte pénale et deux procédures devant le TAF
Face au refus de collaborer d’un maître de fichier dans le cadre d’une procédure d’établissement des faits, le PFPDT a déposé une plainte pénale. Il s’agit d’une des rares infractions pénales contenues dans la LPD. Le maître du fichier a finalement transmis les documents demandés et le PFPDT a transmis à l’autorité compétente en matière de poursuite pénale une déclaration de désintérêt qui a conduit au classement de la procédure. Il aurait néanmoins été intéressant d’avoir une décision au fond.

Le PFPDT a porté deux affaires devant le Tribunal administratif fédéral. La première concerne un commerçant d’adresses qui n’a pas donné suite à des demandes d’accès et d’effacement et qui n’a pas suivi les recommandations du PFPDT. La seconde concerne l’agence de renseignements économiques Moneyhouse. Les recommandations du PFPDT visaient à obliger Moneyhouse à vérifier davantage l’exactitude des données de solvabilité traitées, à limiter les possibilités de recherches conformément à la pratique du registre du commerce et surtout le plus traiter de profils de personnalité sans l’autorisation des personnes concernées. Cette décision est très attendue car elle devrait permettre de clarifier la notion de profil de personnalité.

Encore quelques précisions
Le représentant légal peut exercer le droit d’accès à la place de la personne mineure et incapable de discernement. Indépendamment de la personne qui a la garde de l’enfant, les deux parents titulaires de l’autorité parentale peuvent faire valoir ce droit d’accès. La situation est différente si certaines informations ne peuvent plus être confiées à l’un des parents afin de protéger l’enfant, auquel cas il faudra s’en remettre à la décision d’un tribunal ou de l’autorité de protection de l’enfant et de l’adulte (APEA).

On retiendra encore les éléments suivants tirés des différentes prises de positions rendues durant l’année :

  • L’élaboration du rapport concernant Windows 10 est toujours en cours.
  • Le numéro de châssis (VIN ou vehicle identification number) est une donnée personnelle au sens de la LPD.
  • Les mesures d’identification et de surveillance prévues dans le projet de révision de la LDA sont problématiques sous l’angle de la protection des données.
  • Postfinance ne peut pas faire dépendre l’accès aux prestations de paiement de l’acceptation par ses clients de l’outil d’analyse e-cockpit ou de consentement à l’envoi de publicités ciblées de tiers.
  • L’absence de réaction d’un client à de nouvelles conditions générales n’est pas un consentement explicite suffisant pour traiter un profil de personnalité.
  • La participation (exceptionnelle) aux frais générés par la réponse au droit d’accès ne peut pas dépasser 300.- comme le précise l’OLPD, même si de plus en plus de sociétés tentent de facturer des montants supérieurs.
  • Le Safe Harbor et des garanties contractuelles pour l’échange de données avec les États-Unis ne permettent pas d’empêcher un accès disproportionné des autorités américaines à des données à caractère personnel. Dans l’attente d’un solution politique, le PFPDT demande de renforcer l’information des personnes concernées et éviter de satisfaire aux demandes d’accès des autorités américaines (nous en avions déjà parlé).

 

Pas de vidéosurveillance dans un immeuble si les locataires s’y opposent

Pour le Tribunal fédéral, la vidéosurveillance des parties communes d’un immeuble locatif est susceptible de porter atteinte de manière inadmissible à la sphère privée des locataires (arrêt 4A_576/2015 du 29 mars 2016). L’opposition d’un seul des locataires peut suffire à faire démonter les caméras qui filment les parties communes qu’il traverse régulièrement.

La surveillance vidéo, une atteinte significative
La surveillance mise en place dans ce petit immeuble de 24 appartements (trois fois huit appartements) n’était pas particulièrement inhabituelle. Pour prévenir les actes de vandalisme et les effractions, les propriétaires de l’immeuble avaient installé douze caméras dans les parties communes (à l’intérieur et à l’extérieur), avec l’accord de la majorité des habitants. Les images étaient effacées après 24 heures et les caméras étaient clairement visibles. Il n’était en revanche pas possible d’entrer sans être dans leur champ d’enregistrement.

Les images de vidéosurveillance permettent d’identifier une personne et sont donc des données personnelles. Il n’est pas nécessaire qu’elles soient de bonne qualité pour savoir que la personne qui entre et ressort régulièrement d’un appartement et qui a la même apparence qu’un locataire est précisément ce locataire.

Une pesée d’intérêts
Le propriétaire n’a pas un intérêt inconditionnel à la pose de caméras. Le tribunal reconnaît que dans le cas d’un immeuble anonyme (de par sa grandeur), on peut voir un intérêt à la pose d’une caméra dans la zone d’entrée s’il y a un risque concret de détériorations. Il faut donc effectuer une pesée d’intérêts entre les risques que vise à éviter la surveillance et l’atteinte portée aux locataires. Dans le cas précis, l’absence de risques concrets et la taille de l’immeuble ne peuvent pas être considérés comme supérieurs à ceux du locataire. Le tribunal a ordonné le démontage des caméras filmant l’entrée utilisée par le locataire qui s’y oppose, ainsi que le couloir lui permettant de se rendre à la buanderie. Les neuf caméras placées dans les autres parties de l’immeuble (entrées séparées) peuvent en revanche être conservées vu que les autres habitants y ont consenti.

Les droits du locataire
Le droit du bail ne prévoit pas de régime particulier en matière de protection des données. Il est néanmoins intéressant de constater que, dans le cas présent, le tribunal a clairement fait prévaloir les intérêts des locataires sur ceux des bailleurs même s’il a expressément renoncé à répondre à la question de savoir si  le locataire avait un droit (découlant du contrat de bail) à un usage de l’objet loué sans être observé.

De la même manière que le bailleur ne peut pas se rendre dans un appartement sans l’accord du locataire, le bailleur ne peut pas filmer un appartement sans le consentement du locataire. Ici la protection offerte par la Loi sur la protection des données va encore plus loin puisqu’il n’était pas question de l’intérieur de l’appartement mais seulement de l’extérieur de la porte d’entrée et de parties communes. C’est néanmoins avec raison que la protection de la personnalité et de la sphère privée du locataire ont été prises en compte dans ces espaces. Une surveillance durable de l’entrée permet en effet de procéder à une analyse systématique du comportement du locataire concerné, ce qui constitue une atteinte importante à sa sphère privée.

Les mêmes droits devraient être reconnus à une personne qui se rend régulièrement dans l’immeuble, en particulier si elle n’a pas le choix de s’y rendre (parce qu’elle effectue des nettoyages, du gardiennage, consulte un médecin à cette adresse, etc.). Plus la personne est souvent dans le champ des caméras, plus sa situation devra être prise en compte dans la pesée des intérêts.